Cameroun-UE: Comment dynamiser les exportations?
  • Posté par Fils Noé Il y a 2 Mois , 25 Jours, 16 H et 13 minutes
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En se penchant sur l’état de santé de la relation commerciale entre le Cameroun et l’Union Européenne dans la perspective de renforcer nos exportations sur ce marché, nous partons d’un constat qui ne s’est pas démenti ces cinq dernières années : entre 2011 et 2015, dans un contexte de balance commerciale globale déficitaire vis-à-vis du reste du monde, la sous balance commerciale du Cameroun avec l’Union Européenne est restée excédentaire en faveur de notre pays. En 2015, cet excédent a atteint la barre de 151 milliards de FCFA.

Deuxième fait notable, l’Union Européenne est la première destination des exportations du Cameroun avec plus de 40% des exportations, suivie par l’Asie orientale à 34%, l’Afrique occidentale et Centrale (18%), les Etats-Unis, la Chine, le Canada.

Le troisième fait à relever en relation avec nos exportations, c’est qu’elles restent largement dominées par les produits primaires bruts notamment le pétrole brut (48%), le cacao en fèves ou en brisures (11%), les carburants et lubrifiants (6,2%), le bois scié (5,8%), le bois brut (3,4%), le coton brut (3,1%), l’aluminium brut (2,9%), le caoutchouc naturel (1,8%), la banane (1,5%), le café (1,2%).

Cette offre est restée peu sujette à la diversification horizontale. En effet, l’examen du profil des exportations camerounaises en direction du marché communautaire révèle une structure et des produits qui n’ont pas varié ces 5 dernières décennies.  La justification historique tient au fait que cette offre a été structurée autour de la volonté de tirer parti des schémas préférentiels et des organisations communes de marché relatives à certains produits de base, généralement assortis de dispositifs d’incitations à la production et de compensations des pertes liées à la volatilité des cours.

S’agissant de la diversification verticale qui suppose la montée en gamme dans la chaine de production, en partant des activités moins nobles de production de la matière brute vers des biens et services à grande valeur ajoutée qu’est la production manufacturière, l’index de diversification des exportations du Cameroun est resté  très bas, ce qui confirme la réalité selon laquelle nos exportations sont restées dépendantes d’un petit échantillon de produits primaires orientés vers un nombre limité de destinations.

En fait, six pays de l’UE sur les 28 absorbent plus de 90% de nos exportations vers le marché unique européen. Aussi constatons-nous que les principaux marchés captifs pour le Cameroun au sein de l’UE restent essentiellement les Pays-Bas (34.4%), le Portugal (39.9%), l’Espagne (11.1%), la France (10.7%), la Belgique, 10.1 % et l’Italie (9.8%). Ces six destinations à elles seules concentrent 91% de nos exportations.

Enfin, dernier fait notable, le marché-cible qu’est l’UE reste dominé par une prévalence de mesures non-tarifaires (règlements techniques, standards, mesures d’inspection avant embarquement, évaluations de conformité, mesures sanitaires et phytosanitaires, règles d’origine, etc)  soumises à des modifications régulières, dans le but d’assurer la protection de la santé, de la sécurité et des intérêts économiques du consommateur européen (article 153, al.4 du Traité de Rome instituant les Communautés Européennes).

Pour aller à l’assaut du marché européen pour qu’il devienne plus attractif pour nos exportations dans le cadre de l’APE, il est impératif que se mette en place une politique commerciale incitative, permettant à nos exportateurs de se conformer aux normes d’exportation en vigueur sur le marché européen et de répondre davantage aux besoins et attentes des donneurs d’ordre dans les chaînes de valeur (de producteurs ou de distributeurs) dominées par les entreprises européennes.

La mise en route d’une stratégie offensive engloberait, entre autres :

1) La réalisation d’une cartographie de la demande existante en produits primaires et semi-manufacturés d’origine camerounaisedans la perspective de croiser notre offre avec la demande européenne et renforcer ainsi nos capacités d’accès sur ce marché. Cet exercice servira à identifier les produits et créneaux où la production nationale pourraitsoit acquérir un ticket d’entrée, soit monter en gamme, dans les chaines de valeur dominées par les donneurs d’ordre européens. Elle permettra de cerner, en fonction des pays ciblés, la nature et les spécificités de la demande ainsi que les cycles d’approvisionnement.

2)La mise sur pied d’un système d’information commerciale en faveur des industriels et exportateurs nationaux sur les normes et mesures en vigueur sur le marché européen dans le but de faire coïncider les capacités des fournisseurs nationaux avec les besoins et exigences des donneurs d’ordre européens. Une coopération étroite avec l’UE s’avère indispensable pour la mise à disposition régulière d’une information à jour sur les exigences techniques, les standards, les normes sanitaires et phytosanitaires, les certificats de conformité encadrant la mise en circulation des produits sur le marché européen.

En effet, la majorité des produits manufacturés, pour être écoulés sur le marché européen, doivent revêtir la « marque CE », qui dorénavant atteste de la conformité d’un produit avec les règlements de la législation d’harmonisation appliquée à un secteur. Elle traduit le fait qu’un fabricant a rempli le cahier de charges imposé par la législation communautaire d’harmonisation dans ledit domaine. Comment apposer ce marquage quand l’on n’est pas informé suffisamment sur les prescriptions techniques européennes existantes pour le produit concerné ?

Nous préconisons donc l’institutionnalisation d’un dispositif conjoint d’information permanent sur les règlements, normes, conditions d’évaluation de la conformité et conditions d’accès au marché communautaire comme piliers de la mise en œuvre des APE pour renforcer les capacités de tirer parti des APE en termes d’exportation. Aussi les rédacteurs de cet APE prirent la précaution de souligner en son article 37, que : « les parties conviennent de veiller à ce que toutes les informations relatives à la législation, à la règlementation, aux procédures, et pièces à joindre, aux droits et taxes, aux redevances et autres charges puissent être accessibles au public, et ce, autant que possible, par des moyens électroniques ». En outre, cette obligation entre les parties de s’informer mutuellement, va jusqu’à l’exigence de coopérer à l’amélioration de la compétitivité et la qualité de leurs produits, tel que le précise l’article 47 de l’APE.

  1. La création avec le concours de la partie européenne, d’un label d’exportation valant présomption de conformité aux exigences d’importation sur le marché européen. Ainsi nos opérateurs pourraient-ils mieux faire face aux exigences européennes en matière de qualité. Ceci appelle l’organisation de stages/formations visant à renforcer la capacité de nos entreprises à exécuter des tâches spécifiques à l’intérieur d’une chaîne dominée par un donneur d’ordre européen. Il est à relever que c’est généralement à l’intérieur d’une chaine dominée par une entreprise leader d’un pays avancé, que s’opère le transfert du capital technologique de la chaine vers une entreprise sous-traitante d’un pays en développement. Ainsi, c’est au fur et à mesure que les capacités technologiques de l’entreprise subalterne sous-traitante s’accroissentque nos pays peuvent récupérer une partie des tâches de la chaine de production, permettant ainsi à l’entreprise leader de se consacrer uniquement aux activités de merchandising. Cette dynamique pourrait être accélérée à travers des opérations de co-entreprises permettant des coopérations vertueuses à l’intérieur d’une chaîne de valeur.
  2. La mobilisation de moyens financiers conséquents, en faveur de structures nationales de mise à niveau et de sous-traitance, pour permettre aux opérateurs nationaux de se positionner dans les segments de production d’entrée de gamme sur les biens et services commandés par les importateurs européens. Cette dynamique devrait s’opérer en même temps qu’on accélère le démantèlement des droits de douane appliqués à l’importation des machines, outils et équipements de production en provenance de l’Union Européenne tel qu’amorcé depuis le 4 Août 2016. Car contrairement à une certaine illusion entretenue depuis des décennies autour d’une approche généreuse du transfert de technologie, l’observation empirique nous révèle que le transfert de technologie et de savoir-faire s’opère essentiellement à l’intérieur d’une chaine de valeur disséminée en divers lieux de production. Et ce phénomène a radicalement changé la physionomie du commerce international qui se caractérise par l’importation d’intrants en provenance de différents endroits, ce qui a accéléré la fragmentation de la production des biens et services. Au point où un pays n’a plus besoin de disposer de tous les éléments pour la production d’un bien, mais se spécialise dans des segments qui sont en adéquation avec ses atouts naturels et les capacités de son capital humain pour capter des parts significatives du commerce international dans le créneau choisi. En cela, les délocalisations et la sous-traitance font partie des meilleurs catalyseurs du processus vertueux d’industrialisation et d’émergence d’une économie.

5.L’inclusion des clauses de contenu local dans les contrats d’investissements de certaines multinationales et entreprises européennes intéressées par notre pays, pour les obliger à utiliser nos ressources naturelles ainsi que des produits intermédiaires locaux, à réserver des emplois qualifiés à des nationaux, et à recourirà des services locaux dans le cadre de leur implantation.  Ceci représente un stimulant de fond dans la capacité des entreprises nationales à répondre aux attentes et besoins des entreprises européennes.Cette dynamique se trouve consolidée par l’émergence, dans le champ du commerce international, de la coentreprise. En effet,c’est devenu au fil des années, le meilleur moyen pour les entreprises de pays industrialisés, de bâtir une alliance gagnante avec des entreprises locales de pays en développement, résilientes au climat des affaires de leurs pays, dans la perspective de profiter parfois d’une main d’œuvre bon marché, d’accéder aux marchés publics ou d’appliquer directement des innovations technologiques aux abondantes ressources naturelles locales. En soulignant que la coentreprise s’est imposée dans presque tous les secteurs d’activités économiques, la mise en œuvre des APE devrait servir de levier au développement de ce mode de partenariat entre les investisseurs européens et leurs partenaires camerounais pour stimuler les opérations économiques et commerciales entre les deux parties. Dans le cadre de la mise en œuvre de sa nouvelle stratégieéconomique, l’Organisation Internationale de la Francophoniea fait du développement de la coentreprise entre les entreprises de ses membres industrialisés et celles des pays en développement de l’espace francophone, l’un des leviers de son action, avec des instruments d’accompagnement appropriés, pour renforcer le développement de l’espace économique francophone.

  1. L’institutionnalisation d’un dispositif d’incitation ou de protection des exportateurs garantie par l’Etat.A l’instar de certains pays en développement qui ont mis sur pied des dispositifs similaires, nous ne saurions en l’absence culture de l’exportation,assoir une stratégie payante de pénétration du marché européen sans ces instruments nantis de la garantie de l’Etat. En effet, le caractère mouvant des mesures non tarifaires sur le marché européen ne laisse parfois pas un temps d’adaptation suffisant aux opérateurs des pays tiers. Il y a lieu de relever, à titre d’exemple, que depuis le 13 Décembre 2016, un nouveau règlement phytosanitaire (Règlement UE 2016/2031) a été adopté. Ce nouveau règlement qui réalise une refonte de la législation et des directives de l’UE sur les importations de tous les végétaux vivants (plantes, fruits, légumes, fleurs coupées, graines, etc) entrera pleinement en application le 13 décembre 2019. Désormais, ces produits ne seront importés dans l’UE que s’ils sont accompagnés d’un certificat phytosanitaire confirmant la conformité avec la législation de l’UE. Ce règlement laisse cependant un délai d’adaptation de trois ans aux partenaires commerciaux de l’UE. Dans l’intervalle, si des mesures pertinentes d’accompagnement des producteurs et exportateurs camerounais sur le marché de l’UE n’étaient pas prises, certains subiront à coup sûr une interruption de leur accès sur ce marché.

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En clair, les exportateurs de pays aux capacités technologiques embryonnaires peuvent expérimenterà tout moment, une éviction du marché communautaire du fait de ces mesures non tarifaires. Car il suffit qu’un nouveau règlement technique ou de nouvelles exigences, dont les motivations sont, soit d’assurer la protection de la santé et/ou de la sécurité des consommateurs européens, soit de se conformer aux normes environnementales, soient édictées pour rendre plus problématique votre accès au marché européen. Certains pays en développement ont mis sur pied des mécanismes de garantie aux exportations en termes de contrats commerciaux, de crédits fournisseurs ou de crédits documentaires pour, selon le cas, préserver ou accroitre leurs parts de marché dans les importations de leurs partenaires commerciaux. Aussi recommandons-nous la mise en route de tels mécanismes, dans le but de préserver les parts de marché de nos exportateurs en Europe, et stimuler la compétitivité de leurs produits et services dans le cadre des APE.

  1. Le démantèlement des goulots institutionnels et fiscaux qui alourdissent les coûts de transaction de nos exportateurs devrait constituer une priorité tout autant que le renforcement de leurs compétences à l’exportation. Des concertations public-privé avec des professionnels de certaines filières stratégiques d’exportation où existe un grand potentiel, comme les fruits et légumes ainsi que les produits issus de l’agriculture biologique dont la demande explose en Europe, doivent être régulièrement organisées. Ceci permet aux pouvoirs publics de rester en permanence à l’écoute des préoccupations et besoins des opérateurs dans ces secteurs. C’est le gage d’une synergie efficace permettant d’explorer des solutions judicieuses pour la réduction des coûts de production et de logistique, et dont la conséquence logique est d’entraîner, au-delà des pertes de compétitivité, parfois des pertes de parts de marché quand les importateurs européens se tournent vers des fournisseurs de pays concurrents. Il est utile de souligner que la réduction des coûts de transaction, tout comme le renforcement de la protection de la propriété intellectuelle, améliorent les opportunités d’attirer les chefs de fileeuropéens de producteurs ou de distributeurs dans les chaines de valeur.
  2. Le renforcement de la reconnaissance des indications géographiques sur certains produits spécifiques de notre terroir constitue une niche largement sous-exploitée, pourtant génératrice d’innombrables opportunités économiques et commerciales. Ainsi, à l’instar du poivre de Penja ou du miel blanc d’OKU, dont l’obtention du précieux sésame a servi à renforcer leur valeur marchande tout en consolidant leur qualité et leur notoriété par rapport à des produits similaires exportés en Europe, nos exportateurs pourraient considérablement tirer parti, sur le marché européen, de la reconnaissance de ses Indications Géographiques. Cette démarche viserait une large palette d’autres produits dont regorgent de qualité certains de nos terroirs, notamment certains bassins de production du Café, du Cacao, de l’avocat et même du coton qui présente la meilleure fibre d’Afrique selon les spécialistes. Au final, l’obtention de ce sésame permet de sécuriser, pour ces produits, des débouchés commerciaux plus rémunérateurs sur le marché européen, d’augmenter les revenus des producteurs et des transformateurs locaux dans les zones de production, et surtout d’améliorer les standards de vie de ces populations. Un comité national d’identification, de protection et de promotion de l’origine géographique constituerait un précieux outil, dans la dynamique du renforcement de nos exportations agricoles et agro-alimentaires sur le marché européen, sur lequel la qualité a un prix.
  3. Enfin, la dynamisation du programme de renforcement et de diversification des exportations vers l’Union européennedont le Ministère du Commerce a posé les jalons. La consolidation des résultats engrangés à ce jour requiert une action multisectorielle impliquant divers intervenants et secteurs d’activité. Basés sur objectifs tels la recherche de nouveaux marchéspour les produits camerounaisau-delà des marchés traditionnels comme celui de l’UE ; la promotion et de la défense d’un label de qualité pour les produits destinés au marché local et à l’exportation ; le renforcement de la compétitivité de nos produits sur les marchés étrangers en général et la supervision de la participation du Cameroun dans les foires commerciales, ces missions sont actuellement menées à bien , en dépit de certaines contraintes. Aussi l’organisation de Journées Economiques et Commerciales à travers un certain nombre de capitales européennes, mettant en relation des opérateurs et produits camerounais au contact du marché européen, a-t-elle contribué à l’atteinte de certains des objectifs susmentionnés. La majorité des capitales d’Europe occidentaleayant déjà été couvertes du fait de certains liens historiques, ce maillage gagnerait à s’étendre en direction de certains pays d’Europe centrale pour améliorer la diversification de nos débouchés, et surtout, consolider notre balance commerciale excédentaire vis-à-vis de l’Europe. Aussi le réseau de nos Ambassades au sein de l’Union Européenne devrait-il être mis à contribution pour renforcer notre diplomatie commerciale et servir de cheval de Troie à la percée de nos produits sur le marché communautaire. Dans ce cadre, l’institutionnalisation d’une Journée du Cameroun, au moins une fois par an dans chacun des pays européens couverts par notre réseau diplomatique et consulaire, accroitrait incontestablement l’intérêt des importateurs européens pour nos produits. Mais il convient également de s’attaquer aux diverses contraintes qui brident notre production et limitent notre offre, pour tirer pleinement parti de l’accès sur le marché européen où nous disposons d’un accès libre de toutes nos exportations, sans limitation de quantité.

En observant la contribution du commerce extérieur à la croissance économique qui est restée stabilisée à 8% en 2014, pendant que la consommation intérieure représentait 87%, force est de constater que le renforcement du dispositif d’incitation aux exportations et la diffusion d’une culture de l’exportation s’imposent comme indispensables pour renforcer notre croissance. Des pays africains de niveau de développement comparable tels le Ghana ou la Côte d’Ivoire enregistraient respectivement 28% 31% au titre du commerce extérieur à la même période, engrangeant des devises non négligeables pour la stabilisation de leur balance des paiements. Aussi est-il judicieux de renforcer le potentiel de nos exportations à travers les APE, pour hâter la marche de notre économie vers son émergence.

Achille BASSILEKIN

Secrétaire Général,

Ministère du Commerce

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